A la découverte des arts de l’Islam AU-DELA DU RELIGIEUX, UNE CULTURE MILLENAIRE

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L’ère musulmane commence en 622, avec la migration (hégire) du prophète Muhammad de La Mecque à Médine. Un peu plus d’un siècle après la mort du Prophète (632), l’Islam réunit des contrées qui s’étendent de l’Espagne à l’Afghanistan et l’Inde du Nord, jusqu’aux frontières de la Chine. Des peuples divers sur le plan religieux, culturel, historique et artistique sont ainsi unis autour d’une religion commune.

L’art islamique se forge dès le VIIè siècle. D’abord sous l’influence des traditions byzantine de l’Occident et sassanide de l’Orient, il s’affirme dès le VIIIè siècle avec l’avènement de la dynastie abbasside qui domine un vaste empire depuis Bagdad, sa capitale. L’éclatement du pouvoir, notamment sous la pression des Turcs et des Mongols, va dès le XIIIè siècle faire naître des styles variés jusqu’à nos jours - l’art islamique perdure en effet par-delà l’aube du XIXè siècle, contrairement à une idée reçue.

La classe de 5è3 a profité de sa Visite de l’Institut du monde arabe pour proposer une présentation de quelques thèmes autour de cet art qui s’exprime sous de multiples formes, allant de l’architecture à l’art du livre en passant par les arts décoratifs. Mais avant cela, des élèves ont voulu en savoir plus sur celui qui, depuis 1970, s’est consacré à réunir une extraordinaire collection : Nasser David Khalili.

Terry O' Neill
Né en 1945 à Ispahan (Iran), Nasser D. Khalili a fait fortune comme marchand d’art puis en investissant dans l’immobilier commercial et les nouvelles technologies. Ce Juif iranien, installé à Londres depuis 1978, a réuni l’une des collections d’art islamique les plus complètes au monde, comprenant quelque 20 000 objets sacrés et profanes. Il a aussi largement favorisé l’étude de cet art, notamment dans de prestigieuses universités anglaises. S’il collectionne aussi l’art japonais du XIXè siècle, les textiles suédois, les émaux et la ferronnerie espagnole, les arts de l’Islam sont, pour lui, les plus beaux du monde. Son ambition dépasse toutefois la simple quête d’objets : en ouvrant sa collection au public, il en fait un moyen de lutte contre l’intolérance. Par ses origines, sa volonté est en effet d’agir en faveur de la compréhension mutuelle entre Juifs et Musulmans ; c’est aussi l’objectif de la fondation Maïmonide qu’il préside (du nom de la grande figure intellectuelle du judaïsme méditerranéen médiéval). (Kellyan L. - Maxime R.)

La collection Khalili ne dispose pas encore d’un lieu de présentation permanente, d’où l’idée de l’itinérance d’une sélection d’oeuvres. Après Sydney et Abou Dhabi, Paris accueille à son tour ces 471 pièces à l’Institut du Monde Arabe. C’est l’occasion de revenir sur ce symbole architectural moderne du dialogue entre la culture occidentale et le monde arabe.

L’Institut du Monde Arabe est un organisme culturel pensé dans les années 1970, en vue d’améliorer les relations diplomatiques entre la France et les pays arabes. Imaginé par un groupe d’architectes (Jean Nouvel, Pierre Soria, Architecture Studio), l’IMA a été inauguré en novembre 1987 par le président François Mitterrand. La façade nord, tournée vers le Paris historique, symbolise la relation à la ville ancienne. La façade sud s’inspire de la géométrie arabe puisqu’elle est composée de 240 moucharabiehs, interprétations contemporaines des dispositifs traditionnels de ventilation naturelle. (Eric C. - Hector C.)

Moucharabieh - IMA

Pour les Musulmans, le Coran est l’ensemble des paroles qu’Allah a dicté à Muhammad pour qu’il les transmette aux hommes. L’arabe, qui est utilisé par le Prophète, devient donc une langue sacrée. D’abord récité, le contenu du Coran est fixé par écrit après la mort de Muhammad.

Coran andalou - XIIè s.
Coran andalou - XIIè s.

Le Coran réunit plusieurs textes en un volume, divisés en 114 chapitres ou sourates. L’organisation du Livre a été établie au milieu du VIIème siècle mais les connaissances sur les premiers exemplaires -difficiles à dater- sont limitées. Les premiers manuscrits disponibles (VIIIè-IXè siècles) utilisent le coufique, une écriture imposante qui accentue le caractère sacré de l’ouvrage, tout comme l’usage du parchemin, plus résistant que le papier mais aussi plus coûteux. Le dépouillement des premiers Corans cède rapidement la place à des écrits richement enluminés. En l’absence de représentation figurée, les titres des sourates comportent de magnifiques compositions géométriques. En fonction des régions et des époques, les calligraphies se diversifient et les pages se chargent de décors complexes. (Marco A. - Pierre M. - Yanis A.)

La question de la représentation du Prophète (570-632) ne fait l’objet d’aucun consensus au sein du monde musulman ; au cours des siècles, les opposants aux images doivent composer avec des traditions figuratives anciennes, notamment dans les régions turques et persanes mais aussi indiennes.

Muhammad dans une mosquée

Le Prophète dans une mosquée. Turquie. XVIè siècle.

Contrairement à ce que l’on pense généralement, il n’y a aucune interdiction dans le Coran concernant la représentation de Muhammad. On trouve bien quelques interdits dans les hadîth (traditions rapportant les actes et paroles du Prophète). Mais leur portée n’est pas si importante puisque l’on observe des images du Prophète dans des manuscrits persans et turcs, au moins à partir du XIVè. Il est vrai que celles-ci n’apparaissent que dans le domaine profane mais qu’elles sont presque universellement bannies de la décoration des mosquées et des Corans. Il est à noter aussi que la figure du Prophète évolue au cours des siècles. S’il est représenté au début comme les autres personnages, parfois avec une auréole, il apparaît ensuite voilé avec une flamme qui signale son statut prophétique au-dessus de la tête. Progressivement, la flamme remplace la tête et, finalement, tout le corps disparaît au profit de la flamme. (Agathe B. - Narjisse B.)

Centre marchand et lieu de pèlerinage dès l’époque préislamique, La Mecque, contrôlée par les Musulmans en 630, est le premier lieu saint de l’Islam. La ville et la Kaaba occupent dès lors une place centrale dans les arts.

Kaaba - La Mecque
(Peinture de la Kaaba sur céramique, Le Caire, période ottomane)

Elevée au centre de la Grande Mosquée de La Mecque, la Kaaba est une architecture cubique d’environ 15 mètres de hauteur. A gauche de la porte surélevée, se trouve la Pierre noire, vestige d’un ancien édifice construit par Abraham : c’est le point de départ de la circumambulation de la Kaaba. Comme le veut la tradition dans l’art, l’édifice est représenté drapé dans une tenture de soie noire, brodée au fil d’or et d’argent : la kiswa (littéralement, le vêtement). La Kaaba reçoit un nouveau voile chaque année. Mais depuis la fin du VIIIè siècle, la Kaaba menaçant de crouler sous le poids des couches de kiswa, on prit l’habitude d’enlever l’ancien voile et de le découper en fragments, offerts comme reliques.

La Kaaba apparaît en particulier dans les certificats de pèlerinage, attestés dès le XIIè siècle. Décorés à la gouache, l’or, l’argent et l’encre, ces documents se multiplient au cours des siècles suivants, en raison du développement des pèlerinages par procuration, au profit notamment des classes dirigeantes. Illustrés par des vues des principales stations, ils reprennent des représentations stylistiques (associant élévations et plans au sol) qui évoluent peu au fil des siècles. (Eliott M. - Omar A.)

Les Arabes mettent rapidement en place un art de cour et un cérémonial fastueux. Les princes s’attachent le service d’artistes, organisés dans des ateliers spécialisés : calligraphie, peinture, céramique, verrerie, métal, orfèvrerie…Ces ateliers se déplacent au gré des conquêtes, nourrissant leur art qui ne cesse d’évoluer.

Tablier de barbier. Empire ottoman. XVIIIè siècle

Malgré la mise en garde contre l’idolâtrie, les artistes musulmans ne manquent pas d’exécuter au fil du temps des représentations peintes ou sculptées d’êtres vivants, en particulier d’humains. Encouragée par les califes, sultans et rois qui veulent légitimer leur pouvoir, la pratique du portrait se développe. Si avant le XVè siècle la figure est idéalisée, on voit apparaître après cette date, surtout en Iran et en Inde, des effigies fidèles et réalistes.

Pour mieux établir leur souveraineté, les Arabes bâtissent des villes nouvelles où voisinent palais démesurés et jardins luxuriants. Ces lieux se parent de ce qu’il y a de plus noble : tapis en soie, mobilier incrusté d’ivoire et de nacre, coffrets sertis de pierres précieuses, vaisselle finement décorée... Les personnages de la cour prennent part à cette démonstration de richesse en portant des bijoux et des vêtements dont le raffinement émerveillent les voyageurs et diplomates occidentaux. (Guillaume F. - Kévin B. - Thomas L.)

Le Shâh nâmeh de Shâh Tahmasp est un exemple d’oeuvre commandée par un souverain. Cet ouvrage, l’un des plus beaux manuscrits persans connus, est aujourd’hui conservé dans plusieurs musées et dans des collections privées, après avoir été démembré à New York dans les années 1970.

(Page d’un Shâh nâmeh - de Shah Tahmasp ? - Iran, première moitié du XVIè siècle)

Le Shâh Nâmeh ou Livre des rois en persan est un poème épique écrit aux alentours de l’an mil par le poète Firdawsi. Près de 60000 vers mêlent légendes et réalité historique pour retracer l’histoire de l’Iran depuis la création du monde jusqu’à l’arrivée de l’Islam. Le Shâh Nâmeh est sans doute l’oeuvre littéraire la plus connue en Iran. Sa langue a peu vieilli : lire le Shâh Nâmeh pour un Iranien correspond un peu à lire Montaigne dans le texte en France. L’une des copies les plus remarquables a été commandée par le roi Shâh Tahmasp (1524-1576). Comportant 759 folios dont 258 peintures, il a nécessité, entre 1524 et 1540, le travail d’au moins une douzaine d’artistes de la capitale safavide, Tabriz. Le rendu des détails des costumes, des harnais des chevaux et du mobilier constitue un témoignage sans équivalent sur la richesse de la culture matérielle de l’époque.
La traduction du Shâh Nâmeh en arabe et en turc montre combien ce texte reste populaire dans les pays de culture islamique, même plusieurs siècles après sa création. Evidemment, le Shâh Nâmeh a donné lieu à de nombreuses représentations, dans la peinture persane comme dans les objets (céramique, etc.)
(Antoine G.F. - Quentin T.)

Les arts de l’Islam ont développé un grand répertoire original de motifs décoratifs. On peut distinguer deux grands types : les motifs géométriques et les arabesques végétales.

Pichet d’Iznik, Turquie ottomane, vers 1560-1570

Les arabesques sont des ornements peints ou sculptés fondés sur la répétition symétrique de motifs végétaux où s’entrelacent tiges, feuilles et fleurs. Elles se retrouvent sur tous les types de supports, depuis l’architecture jusqu’à l’art du livre en passant par la céramique, le métal... Selon les époques et les endroits, des différences apparaissent, notamment dans les formes des feuilles et des tiges. Au début, les artistes retranscrivent la nature en la stylisant pour former des compositions géométrique extrêmement élaborées. Mais, à partir du milieu du XVIè siècle, les artistes des empires de l’Iran, de l’Inde et de la Turquie font le choix de représenter la flore avec un certain réalisme. Parce qu’elle symbolise la vie, la nature évoque aussi le jardin du Paradis, auquel les Musulmans aspirent après leur mort. (Adélaïde P. - Jessica B. - Lucille B.)

La civilisation musulmane, en touchant des populations diverses, a hérité d’un répertoire décoratif abondant. Le décor animalier occupe dans l’art islamique une place spécifique, à l’image de la calligraphie ou de l’arabesque.

Calligraphie figurative
Exemple de calligraphie figurative. Oiseau.

Les espèces animales visibles dans l’art évoluent aussi bien sur terre que dans les airs ou en milieu aquatique. Tout comme la végétation, les représentations diffèrent dans le temps et dans l’espace et se déclinent dans des versions très stylisées ou très réalistes.

Ainsi, des objets en céramique ou en métal, fabriqués par les cours persanes et de l’Inde du nord à l’époque pré-mongole, empruntent des formes au monde animalier pour remplir une fonction ornementale autant qu’utilitaire (brûle-parfum, verseuses à eau ou à vin, lampes). Ils représentent des animaux de chasse et des oiseaux de proie, des chevaux et des éléphants, des animaux de compagnie et des oiseaux de volière comme la caille, tout particulièrement adaptée aux brûle-parfums en raison de la croyance populaire iranienne selon laquelle cet oiseau est un mangeur de feu.

Mais on relève également un bestiaire fantastique hérité autant de la mythologie grecque (phénix) que de l’Asie Occidentale (griffon) enrichi par la suite des créatures du monde chinois (dragon)... sans oublier al-Buraq, la monture à tête de femme chevauchée par le Prophète lors de son voyage céleste. (Sophia D. - Louise C. - Astrid D.)

Les contacts entre l’Orient et l’Occident ont toujours existé. Les échanges commerciaux qui animent la Méditerranée s’accompagnent d’influences réciproques dans les arts.

Au XIIè siècle, la Méditerranée voient les échanges s’intensifier. Les épices, les pierres précieuses, les soieries, l’encens et la porcelaine d’Extrême-Orient et d’Arabie parviennent en Occident grâce aux grandes cités marchandes italiennes (Gênes, Pise, Venise). Ces liens commerciaux en essor jusqu’au XVè siècle témoignent de la suprématie orientale qui s’exprime aussi dans le domaine des sciences et des idées. Cette tendance s’inverse progressivement tandis que le commerce européen (bois, métaux) s’affirme en Méditerranée. Dans le domaine des arts, des gravures occidentales commencent à se répandre sur les marchés orientaux et inspirent les artistes : des motifs "européens" (banquet, chasse au sanglier...) mais aussi des thèmes de l’Ancien Testament influencent les décors des écritoires, des coffrets et autres boîtes à instruments, dans un style oriental. Certaines productions sont d’ailleurs directement destinées aux voyageurs et commerçants occidentaux en Orient. A l’inverse, les artistes européens de la fin du XIXè siècle trouvent de nouvelles sources d’influence dans les arts décoratifs islamiques dont ils s’inspirent massivement. (Khadija N. - Jihane Y. - Emma D.)